Que serait l’Afrique si l’artisanat pouvait compter ?

par | 31 Mar 2022 | Patrimoine culturel | 0 commentaires

Ils ont les industries ; nous avons le savoir-faire artisanal. Ils ont connu la révolution industrielle ; il va nous falloir mettre en place une véritable révolution artisanale au niveau continental, si nous voulons maintenir en vie le secteur de l’artisanat en Afrique. Le défi est immense, mais pas impossible.

L’artisanat représente une part non négligeable des économies africaines (8 à 10 % au Sénégal et 7 % au Maroc), mais la filière reste largement désorganisée. Au Maroc, par exemple, il emploie plus de 2,4 millions de personnes, pour un chiffre d’affaires de 76,4 Milliards de dirhams. Nous devons repenser et restructurer la filière, si nous ne voulons pas voir disparaître, à terme, des millions d’emplois directement liés à l’artisanat.

Une filière en grande difficulté

Il ne fait plus aucun doute, aujourd’hui, que la filière de l’artisanat en Afrique est en difficulté, du fait, notamment, de la crise de la Covid-19. En effet, la filière de l’artisanat traverse l’une des périodes les plus sombres de son histoire. La réalité est que la plupart des entreprises sont de petite taille et ne disposent pas de moyens suffisants pour faire face à la crise économique. Le phénomène est d’autant plus criant en Afrique. Pourtant, le mal est bien plus profond et dure depuis bien longtemps.

Alors pourquoi en est-on arrivé à ce constat d’échec ? Tentons d’aller à la source du problème. Tout d’abord, il faut avouer qu’il nous a manqué une stratégie globale, ambitieuse et créative. Vouloir structurer et dynamiser une filière laissée à l’abandon passe avant tout par l’image que l’africain se fait de cet art, qui constitue à la fois une part de son identité et de son patrimoine. Eh bien, oui, notre patrimoine artisanal, en Afrique, fait partie de notre identité, et, par conséquent, chaque africain se doit de le valoriser et de veiller à sa préservation, en commençant par le « consommer local ». Ainsi, comme le recommande l’illustre Thomas Sankara, consommons et produisons local. Toutefois, cela ne suffira pas de prêcher la bonne parole sankarienne. Non ! Il faut mettre en place de véritables campagnes de communication de valorisation de nos productions artisanales en direction des populations locales, voire à l’échelon continental. Produisons et consommons local ! Cela veut aussi dire que nous devons encourager la production locale, et, pour ce faire, il nous faut valoriser les savoir-faire ancestraux africains, sans parler de la nécessité de travailler sur la transmission de ces savoir-faire, en voie de disparition. Que faire face à tant de défis ? Oui, il va nous falloir mettre en place une véritable communication en direction des populations locales. Non, ce n’est pas impossible, mais bien réalisable.

La nécessité de valorisation de l’artisanat made in Africa

La visibilité et la valorisation de la filière de l’artisanat se doivent d’être locales, comme nous l’avons vu plus haut, et, une fois cela acquis, il faut travailler à mettre en place des instruments permettant aux acteurs institutionnels de véhiculer une image positive des créations artisanales, à l’échelle du continent (via les médias digitaux et autres), mais aussi hors des frontières continentales. Nous investissons énormément d’argent dans la promotion de nos destinations touristiques, alors pourquoi ne pas coupler les deux filières (touristique et artisanale) ou tout simplement lancer de grandes campagnes de communication dans les médias internationaux, à la gloire de nos savoir-faire ancestraux ? Vous me direz que cela coûte énormément d’argent. Eh bien, je vous dirai qu’il faut avoir les moyens de ses ambitions.

Une filière totalement désorganisée

L’informel constitue un autre des chantiers complexes à mener, si nous voulons structurer la filière artisanale… En tout, 80 % du PIB de la filière est hors de tout calcul et complétement « hors zone ». Un recensement s’impose ! Le royaume du Maroc a récemment institué une assurance maladie obligatoire (AMO) pour les artisans. Ces derniers pourront donc bénéficier, de 2021 à 2025, de l’AMO, des allocations familiales, d’une pension de retraite et d’une indemnité pour la perte d’emploi. L’ensemble de ces dispositifs permettra non seulement aux artisans d’être protégés par les aléas de l’existence, mais, surtout, devrait permettre à l’état marocain de pouvoir les recenser et d’opérer un meilleur calcul du poids du secteur dans l’économie marocaine… Évidemment, cela ne peut pas résoudre à lui seul le problème de l’informel, mais c’est déjà un grand pas en avant pour une filière que l’on sait désorganisée dans nos économies africaines. L’exemple du royaume du Maroc devrait être dupliqué et propagé en Afrique.

Vouloir protéger les artisans est une chose ; leur donner les moyens de leurs ambitions en est une autre. Oui, les artisans manquent cruellement de moyens, et ceux qui souhaitent rejoindre l’aventure artisanale aussi. Le financement est un autre des chantiers, sur lequel nos décideurs doivent s’attarder. Oui, nous le pouvons, et oui, nous le devons, pour la survie de nos savoir-faire artisanaux.

Des success-story made in Africa

Aissa Dione Textiles, au Sénégal, est un exemple de réussite de conservation des métiers du tissage, malgré les multiples difficultés auxquelles la fondatrice, Aissa Dione, a été confrontée durant plus de deux décennies. Il s’agit, à ce jour, de la dernière fabrique de textiles au Sénégal, qui travaille pour de grandes maisons de couture, telles que Hermès… Cette femme est la preuve que l’impossible n’est pas africain… Nous devons donc mettre en lumière ce type de réussite, pour encourager de nouvelles vocations auprès de la jeunesse africaine. Des exemples de success-story comme celui-ci, on en compte par milliers sur le continent… Aujourd’hui, il existe bien un élan positif dans la filière de l’artisanat, malgré son manque de visibilité et d’organisation. C’est pourquoi les décideurs africains se doivent de travailler sur ces deux points, notamment s’ils veulent pouvoir conserver cet art légendaire et ancestral, qui est lié à notre histoire commune, nous, Africains.

Des sources d’inspirations venant d’Asie

Pour conclure, tentons une approche comparative avec un pays exemplaire en matière de valorisation et de transmission des savoir-faire artisanaux. L’Inde est l’un des rares pays à avoir mené, dès les années 1950, une véritable politique systémique en direction du développement de l’artisanat villageois. En 1962, un économiste disait d’ailleurs que, en Inde, malgré l’industrialisation, l’artisanat restait l’une des caractéristiques de l’économie indienne. Qu’en est-il aujourd’hui ? L’économie de l’Inde est toujours fortement marquée par l’artisanat, malgré une très forte industrialisation de certaines villes, comme Bombay, Calcutta, Delhi… Nous avons du retard par rapport à l’Inde, ou même le Japon, mais l’espoir est immense… Ne l’oublions pas, l’impossible n’est pas africain !

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